Économie, gouvernance, élections; et si nous avions oublié l’essentiel ?
Lorsqu’un peuple retrouve la conscience de ce qu’il est, de ce qui le relie et de ce qu’il veut transmettre, alors il devient capable de transformer durablement ses institutions. Voilà pourquoi, pour moi, les racines ne sont pas une question secondaire dans la construction du Cameroun. Elles sont le point de départ.
Yana Mbenda Edimo
8/25/20266 min read
Nous parlons beaucoup d’économie, de gouvernance, d’institutions, d’élections, de développement, d’éducation ou encore de justice et nous avons raison d’en parler mais il existe une question plus profonde que nous abordons rarement, quel type d’être humain faisons-nous fonctionner à l’intérieur de tous ces systèmes ?
Au commencement de l’économie, il y a l’Homme avec grand H. Au commencement de la politique, il y a l’Homme avec grand H. Au commencement de l’administration, de l’entreprise, de la famille, de l’école, de la justice et de la communauté, il y a encore l’Homme.
Nous pouvons créer les meilleures institutions sur le papier, écrire les constitutions les plus ambitieuses, organiser des élections impeccables, construire des routes et multiplier les plans de développement mais si l’être humain appelé à faire vivre ces systèmes ne sait plus clairement qui il est, à quelle société il appartient, quelles valeurs structurent son rapport aux autres et quelle responsabilité il porte envers sa communauté, alors quelque chose finit nécessairement par se dérégler.
C’est précisément là que commence, pour moi, la question de nos racines.
Lorsque je parle de racines, je ne parle pas d’un retour nostalgique vers un passé idéalisé. Je ne propose pas davantage de renoncer à la modernité, aux sciences, aux technologies ou aux apports venus d’ailleurs. Les racines sont beaucoup plus profondes.
Elles représentent les manières par lesquelles une société comprend l’être humain, la famille, la communauté, l’autorité, la justice, la solidarité, la transmission, la responsabilité, le rapport à la terre, à la spiritualité, aux anciens, aux enfants, à la richesse et au bien commun. Autrement dit, nos racines sont en quelque sorte la grammaire profonde de notre société. Elles répondent à des questions essentielles :
Quel être humain voulons-nous former?
Un être humain conscient de son identité, de son histoire, de ses responsabilités, de ce qu’il doit à sa communauté et de ce qu’il souhaite transmettre aux générations futures.
Quelle société voulons-nous construire ensemble?
Une société qui sait comment elle conçoit la justice, la solidarité, la réussite, le partage, la résolution des conflits et la protection des plus vulnérables.
Quelle manière de gouverner correspond réellement à ce que nous sommes?
Quelle place voulons-nous donner à l’autorité, à la parole, à la médiation, aux anciens, aux femmes, à la famille, à la communauté et au bien commun ?
Car toutes les sociétés répondent, consciemment ou non, à ces trois questions. Et ce sont précisément les réponses qu’elles leur donnent qui finissent par façonner leurs institutions.
Une institution ne fonctionne jamais dans le vide
Nous avons parfois commis une erreur intellectuelle importante, croire qu’il suffisait d’importer des institutions pour obtenir automatiquement les sociétés qui les ont produites mais une institution n’est jamais seulement un bâtiment, une loi ou un règlement. Elle repose sur une conception de l’être humain et de la société.
Une démocratie suppose une certaine conception du citoyen.
Une justice suppose une certaine conception de la faute et de la réparation.
Une économie suppose une certaine conception de la richesse et de la propriété.
Une école suppose une certaine conception de l'éducation.
Une administration suppose une certaine conception du service public.
Gouverner un pays, c’est aussi comprendre son anthropologie
Voilà pourquoi la question des racines est profondément politique. On ne gouverne pas simplement une population. On gouverne des êtres humains porteurs d’une mémoire, de représentations, de valeurs, de blessures, d’habitudes sociales et de manières particulières de comprendre l’autorité et la communauté. Un modèle politique qui ignore cette réalité peut être juridiquement impeccable et socialement inefficace.
Prenons la question de la communauté.
Dans de nombreuses cultures africaines, l’individu n’est pas pensé comme un être totalement séparé du groupe. Il existe à travers des liens: famille, lignage, voisinage, communauté, générations.
Cela ne signifie pas que l’individu ne possède aucun droit. Cela signifie simplement que les droits existent aussi avec des responsabilités envers les autres. Cette conception peut profondément enrichir notre manière de penser la citoyenneté. Un citoyen ne serait alors pas seulement quelqu’un qui revendique ce que l’État doit lui apporter. Il serait également quelqu’un qui se demande: quelle est ma part dans la construction du bien commun ?
Les racines concernent aussi notre économie
Même l’économie n’échappe pas à cette question. Comment concevons-nous la réussite? Est-ce que c'est uniquement l’accumulation individuelle de richesses? Ou existe-t-il également une responsabilité envers la famille, le territoire et la communauté?
Nos pratiques de tontines, d’entraide familiale, de solidarité communautaire ou de financement collectif ne sont pas de simples habitudes folkloriques. Elles révèlent une certaine conception économique de la confiance, du risque et de la solidarité. Pourquoi ne pas partir également de ces réalités pour inventer des modèles économiques contemporains adaptés à nos sociétés? Être enraciné ne signifie donc pas refuser l’innovation. Cela signifie innover à partir de ce que nous sommes.
Nos racines interrogent notre manière de faire justice
La même réflexion vaut pour la justice.
Nos sociétés ont longtemps développé des mécanismes de médiation, de palabre, de réparation et de réconciliation communautaire. Tout n’était évidemment pas juste dans les systèmes anciens et tout ne doit certainement pas être conservé. Mais devons-nous pour autant considérer que plusieurs siècles d’expériences sociales n’ont absolument rien à nous apprendre?
Nous pouvons construire une justice moderne, respectueuse des droits fondamentaux, tout en intégrant certaines logiques de médiation et de réparation issues de nos propres traditions. L’enjeu n’est pas de choisir entre modernité et tradition.
L’enjeu est de savoir ce que nous gardons, ce que nous corrigeons, ce que nous transformons et ce que nous inventons.
Les racines concernent également notre école
Une école ne forme pas seulement des travailleurs. Elle forme des êtres humains capables de comprendre le monde et leur place dans celui-ci. Un enfant qui connaît parfaitement l’histoire d’autres peuples mais presque rien de l'histoire de son peuple, reçoit une éducation incomplète. Un enfant qui maîtrise plusieurs langues internationales mais ne peut pas parler dans la langue de ses grands-parents perd une partie du lien avec sa propre mémoire. Un enfant qui apprend à devenir compétitif mais jamais à devenir responsable de sa communauté reçoit également une formation incomplète.
Voilà pourquoi la question de nos langues maternelles, de notre histoire, de nos penseurs, de nos cultures et de nos savoirs n’est pas secondaire. Elle touche directement à la formation du citoyen.
Être déraciné ne signifie pas ne plus connaître ses traditions
Le déracinement est parfois beaucoup plus subtil. On peut porter un vêtement africain et être profondément déraciné. On peut parler parfaitement une langue maternelle et être déraciné. On peut même participer à toutes les cérémonies traditionnelles et être déraciné; parce que le véritable déracinement commence lorsque nous cessons de comprendre la logique profonde qui organisait le lien entre les personnes.
Racines et avenir ne sont pas opposés
C’est probablement le malentendu que je veux combattre le plus fortement.
Parler de racines ne signifie pas regarder constamment derrière nous. Un arbre ne retourne pas sous terre parce qu’il possède des racines. Au contraire, c’est parce qu’il possède des racines qu’il peut monter.
Nos racines doivent nous permettre de vivre pleinement dans le XXIᵉ siècle, intelligence artificielle, innovation, industrialisation, économie numérique, nouvelles formes de gouvernance, transition écologique, science et ouverture internationale, mais nous devons savoir qui nous sommes. Nous devons être capables d’utiliser les outils du monde sans devenir simplement les consommateurs des idées du monde.
C’est précisément le sens de Racines & Avenir
À travers mon Mandat citoyen Racines & Avenir, je veux donc poser une question qui dépasse largement la culture: À partir de quelle conception de l’être humain voulons-nous construire notre pays? Construire un pays ne consiste pas seulement à réparer ses routes, réformer son administration ou organiser de meilleures élections. Il faut également reconstruire le lien. Le lien entre l’individu et la communauté. Le lien entre les générations. Le lien entre nos langues et notre pensée. Le lien entre les citoyens et leurs responsabilités. Le lien entre nos institutions et les réalités de notre société. Le lien entre ce que nous avons reçu et ce que nous voulons devenir. C’est cela que j’appelle nos racines, le socle culturel, moral, social et intellectuel à partir duquel nous pouvons construire notre propre manière d’habiter la modernité.
Nous continuerons évidemment à parler d’économie, de gouvernance, d’élections et de développement mais j’aimerais que nous commencions également à parler de l’être humain qui devra faire fonctionner tout cela. Lorsqu’un peuple retrouve la conscience de ce qu’il est, de ce qui le relie et de ce qu’il veut transmettre, alors il devient capable de transformer durablement ses institutions.
Voilà pourquoi, pour moi, les racines ne sont pas une question secondaire dans la construction du Cameroun. Elles sont le point de départ.



